Les Etats ont conclu ce sommet de la terre par un texte qui manque totalement de souffle. Une fois de plus, le mérite de l’existence d’un texte d’accord semble les satisfaire. Les enjeux et les défis incontournables en sont d’autant plus victimes, les hommes et la planète avec eux.

Le texte ne fait pas, pour autant, l’impasse sur ces enjeux et défis, il les confirme et avec eux réitère les principes fondamentaux d’actions incontournables. Mais il en reste là ! Et se garde bien d’aller sur les engagements d’actions pourtant indispensables et urgentes.

Objet de rapports de forces, le futur que nous voulons se cherche.

L’action multilatérale, sous responsabilité onusienne, est la voie indispensable dans l’approche globale déterminante en faveur d’un Développement Humain Durable. Néanmoins, justifier, voire survaloriser, un texte d’accord au nom de la préservation du multilatéralisme est compréhensible une fois, interroge la seconde fois et risque, en ce troisième épisode, de discréditer.

La réalité est que le système économique actuel est réellement interrogé, voire contesté. Il se heurte à un sérieux recul d’adhésion en sa faveur, le doute supplante les convictions sur sa pertinence parmi les négociateurs officiels. L’antagonisme est avéré.

Les tenants du capitalisme protègent ce dernier méthodiquement.

Ils espèrent même lui trouver des ressorts dans un cadre verdi. Les multinationales, les entreprises, la jungle du business, telles des tentacules présentes partout dans le processus de Rio et même dans la représentation de la France, se conduisent en représentants exclusifs de la société civile. C’est une véritable imposture ! Comme des lianes dans la forêt d’Amazonie,  elles ont fait du sommet un lieu de lobbying aussi inouï qu’irresponsable, pour imposer une visée d’économie verte préservant les fondamentaux libéraux et du marché roi et que surtout ne soit rien changé sur les critères économiques dominants. Elles n’ont pas hésité à sponsoriser par-ci et par-là, à afficher ça et là des rassemblements manipulateurs dans le but de s’afficher les plus vertueuses. Gare à ceux qui s’y sont laissé prendre, la réalité est totalement dénués des convergences prétendues, aussi médiatisées soient elles. Cet univers n’est pas conforme à ce que doit être l’ONU, encore moins à l’ambition d’une gouvernance démocratisée. Il n’étouffera pas la montée des mobilisations de l’écrasante majorité représentative de la société civile (association, ONG, syndicats des travailleurs…) qui porte la transformation profonde de nos sociétés vers un développement humain durable qui garantisse la soutenabilité de la planète.

Les Etats n’ont pas su, ou n’ont pas voulu y résister.

La voie d’un nouveau paradigme attendu n’est pas mise en chantier. La terre continue à brûler et se consumer. Les hommes continuent à subir les injustices sociales. Les travailleurs sont au cœur des dumpings sociaux et environnementaux. La pauvreté persiste et nourrit la difficulté à progresser sur la protection de l’environnement et la préservation des ressources naturelles, insinuant le non droit à la dignité et à un développement pour les populations et pays les plus pauvres.

Le texte adopté a cependant l’avantage de ne fermer aucune porte.

On le doit sans doute en bonne partie à l’action du syndicalisme mondial qui a su faire bloc, uni dans la CSI, fort de ses 175 millions d’adhérents et fort de sa résolution commune transformatrice, revendicative et offensive adoptée unanimement juste avant l’ouverture du sommet. Un véritable contrepoids aux opportunistes du marché du développement durable évoqués ci-dessus et à une technostructure coupée de la vraie vie comme de la nature et des scientifiques.

C’est l’événement de Rio+20 ! Il fait la démonstration d’une capacité des travailleurs du monde à approcher le sujet d’une manière intégrée sur les trois piliers, social, environnemental et économique sans omettre celui de la culture et éducation intrinsèquement lié. Il met les Etats devant leur responsabilité. Il ouvre la voie à une étape plus large de part les convergences avec le mouvement écologiste vers un nouveau concept et une nouvelle définition de la croissance.  Les travailleurs du monde entier, par delà leur différence de culture et d’histoire, savent aboutir à un compromis transformateur en réponse aux enjeux et les Etats ne pourraient y parvenir ?

On le doit aussi à la puissance du sommet des peuples qui a fait entendre son existence parallèle au sommet des Etats, autour des valeurs des biens communs et des droits fondamentaux ne devant être considérés comme marchandise, des libertés, de la démocratie… On le doit également à l’action de la majorité du mouvement associatif, parfois de concert avec les syndicats de salariés, comme en France avec le collectif RIO+20 où dans de multiples initiatives unitaires internationales autour des négociations officielles. Une assise s’est construite, elle ne peut que se bonifier.

On le doit enfin au relai de ces attentes exprimées par certains Etats et leurs négociateurs, dont, disons-le, la France.

Très insuffisant, le texte adopté peut malgré tout tracer des pistes de transformation.

S’il ne suffit pas à masquer le manque de courage immédiat des Etats, ce texte comporte l’ouverture de chantiers novateurs. A la condition que les mobilisations se poursuivent, que les travailleurs et les peuples s’en mêlent, ces chantiers peuvent concrétiser des mises en œuvre intéressantes dans les deux à trois ans. C’est le cas :

-          Du socle de protection sociale universelle, du travail décent et de la transition juste qui intègrent très clairement ce texte avec plan de travail et rôle de l’OIT ;

-          De la gouvernance mondiale globale, avec réforme du Conseil Economique et Social de l’ONU (ECOSOC), la création d’un forum mondial permanent de haut niveau (ministres des Etats) en remplacement de la simple commission de Développement Durable existante et avec place d’acteur (actuellement simple observateur) à la société civile, ouverture des processus officiels de négociation et de l’accès à l’information à la société civile;

-          Du lancement d’un processus de définition de nouveaux objectifs de développement durable (ODD) d’ici 2015 ;

-          Du lancement du travail sur de nouveaux indicateurs de richesse en faveur de critères allant au-delà du PIB actuel ;

-          De la convention sur les océans ;

-          De l’encouragement à la mise en place d’un cadre national pour le reporting extrafinancier par les entreprises (Responsabilité Sociale et Environnementale) ;

-          Du plan vers une production et une consommation durables.

«N’insultons pas l’avenir », résume, Jean-Pierre Thébault, l’ambassadeur de France en charge des négociations dans son compte rendu final devant la délégation française, considérant que le texte n’est pas idéal et loin des objectifs mais qu’il ouvre des perspectives de progrès, chose pas facile, conditionnée à l’engagement fort et aux mobilisations de tous mais plus importantes de la société civile.

Ce sont là autant de sujets qui auront besoin d’être traversés par des rapports de force favorables aux salariés et porteurs de transformations sociales et environnementales de nos sociétés. Le monde du travail, syndical et associatif va devoir s’en saisir. Prenant appui sur son savoir faire et ses expériences, il peut le faire. Il doit imposer aux Etats une cohérence entre les enjeux et besoins sociaux, environnementaux, de développement et les choix économiques. Il peut le faire en agissant de l’entreprise, du lieu de travail et du territoire jusqu’au monde en passant par la France et l’Europe pour ce qui nous concerne. C’est la condition pour sortir de la camisole du ‘business as usual’ et du libéralisme dévastateurs que d’aucuns ne vont pas manquer de continuer à faire valoir pour infléchir en leur faveur ces chantiers dont ils se seraient bien passés. Les Etats se sont bien gardés d’envisager d’intégrer l’OMC aux agences de l’ONU, et donc sous la coupe d’une nouvelle gouvernance du Développement Durable qui lui serait applicable, le sujet n’a même pas eu place aux débats. Sans surprise !

La création d’une OME (Organisation mondiale de l’Environnement, soutenue entre autres par la France) est renvoyée à plus tard et fait seulement partie des plans de travail.

Le document de Rio+20  adopté  n’a pas de valeur juridique, il devra franchir l’assemblée générale des Nations unies en octobre prochain pour être légitimé, les engagements devront être traduits juridiquement. Même s’il est annoncé que les 30 recommandations issues des journées de Rio+20 organisées par le Brésil avec la société civile y seront jointes, nous sommes encore loin d’une application avec des mesures contraignantes et juridiquement opposables. Même avec ses insuffisances et limites, il faudra être vigilent pour que les traductions juridiques de ce texte ne s’évertuent pas à aller en deçà de la voie qu’il trace.

Finalement, il faut retenir que les Etats et ce sommet ont décidé de continuer comme avant.

Sans action ni engagement concrets pas besoin de financement, mais sans financement innovant en perspective il n’y aura pas d’action possible. Devant la fronde, ils ont du pondérer la vision unique des Partenariats public/privé comme modalité de financement et de ressource. Sa part belle au tout marché, son formatage du choix de société libéral fracturant les services publics n’avaient pas échappé à la société civile associative et syndicale. Là aussi, le texte ne ferme la porte à rien, tout va dépendre des rapports de force. L’appétit des transnationales de gestion des biens publics, biens communs et accès aux droits fondamentaux comme l’eau et l’assainissement, l’énergie… en fait partie et le texte leur autorise largement à ne pas désarmer.

Au G20, suivi avec attention par « business monde », le B20 du grand patronat, ceux qui veulent rester les grands décideurs de ce monde, réunis à Los Cabos au Mexique la veille du sommet de la terre de Rio+20, a évacué purement et simplement l’idée d’une Taxe sur les Transactions Financières (TTF). Ils n’ont pas dénié entendre la Confédération Syndicale Internationale des travailleurs qui entre autres leur demandait cet engagement avec bien des ONG.

La conférence de l’ONU et le sommet de Rio+20 en sont influencés et suivent cet éclairage réducteur. Rio+20 n’évince pas la TTF, mais ne la formalise pas, ne la cite même pas. Elle n’est pas décidée. Les pauvres continueront à payer des taxes pour se nourrir, y compris sur le pain chaque jour, les spéculateurs et les marchés financiers à en être exonérés toutes les secondes sur les transactions qui portent sur des milliards de dollars ! C’est leur vision de la justice fiscale ! Pas la nôtre !

Notons que le Président de la République Française, seul chef d’Etat du G8 et du G20 présent, seul véritable intervenant sur l’appréciation du texte parmi les chefs d’Etats montés à la tribune de Rio+20, n’a pas manqué de réitérer sa demande d’instauration de cette taxe pour laquelle, a-t-il précisé, la France ne lâchera pas le combat, ajoutant que le texte global est sans doute le moins mauvais envisageable, qu’il comporte des points positifs en perspective comme sur les ODD et le social, mais qu’il fait l’objet d’insuffisances criantes dont l’instauration de la TTF.

Au moment où nous regagnons la France, nous songeons à cette affiche apposée à l’entrée des lieux du sommet à Rio, à l’intitulé évocateur : « Rio+20, le futur que nous voulons ». Sous l’emprise des lobbyings du ‘business as usual’, le sommet de la terre 2012 n’a pas décidé de celui qui nous inspire mais il a eu du mal à confirmer l’actuel. Nous faisons notre la formule du logo officiel du Brésil : « un pays riche est un pays sans pauvre ». Tout reste à faire ! Pour nous, il ne doit plus y avoir de pays pauvres non plus. N’insultons pas l’avenir, poursuivons la lutte, élargissons les mobilisations.

Fabienne CRU et Daniel GENESTE, au sommet des peuples: « emplifier les mobilisations pour un autre futur, celui que nous voulons »

Fabienne CRU-MONTBLANC et Daniel GENESTE

Délégation CGT au sommet du développement durable

Rio+20, 22 juin 2012